MUSIQUE DE BRETAGNE ET MUSIQUE BRETONNE ou BRETONNANTE
(Sonerezh Breizh ha Sonerezh breton pe brezhonek)

J’ai bien évoqué dans le livre le double sens des expressions identitaires, citoyennes ou subjectives d’une part et objectives de l’autre, suggéré plus clairement par deux mots en breton. De même, il y a une Musique de Bretagne « citoyenne » : l’ensemble de ce qui est joué depuis les Marches jusqu’à l’île d’Ouessant, traditionnelle, classique, jazz, rock, reggae, hip-hop, ou maghrébine. Et il y a une Musique bretonne aux caractéristiques propres. Celles-ci sont d’un degré de différenciation variable, du plus ténu au plus marqué.

On peut juste profiter passivement des acquis gagnés par des militants, consommer sans état d’âme festoù-noz et bagadoù, sans réflexion sur l’avenir.
On peut, au contraire, avoir conscience que rien n’est définitif, que sans volontarisme, ce sera vite fini. Aucune chance pour des particularismes totalement immergés dans l’altérité d’une société pilotée hors Bretagne.

Ma réflexion a été qu’il fallait chercher ce qui est le plus profondément distinct ici, pour comprendre ce qui donne un sens au nom Breton. On n’est plus dans la citoyenneté, ni le réflexe démocratique du majoritaire. On gratte le sol pour dénicher le trésor enfoui.
Il y a des susceptibilités déplacées. Que la logique porte à le faire au fin fond de la Basse-Bretagne et pas aux portes de Mayenne, n’a rien à voir avec un jugement de valeur. Des tendances esthétiques vont, par exemple, « s’archaïser » s’éloignant du centre de l’Europe. Il faut mettre à part les côtes, ouvertes aux influences extérieures. 

Une donnée incontournable (parmi bien d’autres) est l’influence de la langue sur la musique (les accents toniques bien sûr, mais bien d’autres éléments). Dans un domaine proche, les habitudes d’écriture poétique (orale ou non) influencent également. 

Pour revenir aux archaïsmes, c’est pourquoi j’ai mis en exergue des thèmes « archaïsants » en gammes défectives pentatonisantes (par goût et pédagogie) : Suite des Montagnes, intro de Pop-Plinn, celle de Suite-Sudarmoricaine, Metig, Spered hollvedel, An dro…
J’ai compris que nos swings bénéficient de superpositions rythmiques hypnotiques (dans l’interprétation non écrite), de divers mariages binaire-ternaire et d’anticipations, de phases cycliques non calées sur des phrases, ceci effaçant quelque peu l’évidence de premiers ou derniers temps.
J’ai pu constater un rejet de symétries trop apparentes, le refus de la répétition pure et simple.
Le jeu de sonneur de couple m’a appris des rubati particuliers et l’apesanteur des marches et des gwerzioù.
Le treujenn-gaol, les bombardes vannetaises, Mme Bertrand, les soeurs Goadec et d’autres m’ont montré divers tempéraments non classiques.
J’ai pu remarquer une propension à l’ornementation plus marquée ici ou là.
Mes oreilles se sont habituées à une boulimie d’harmoniques et à un goût pour l’aigu (semblant contrer un air humide !).
Et j’ai observé l’omniprésence de divers tuilages.
C’est là, où la Bretagne se distingue le plus, qu’on peut retrouver tout ce que je viens d’évoquer rapidement. 

Je dois redire ici que les multiples ressemblances de la musique bretonne avec les musiques des provinces franco-occitanes, sont d’autant plus apparentes qu’il y a convergence sur des éléments de structures, de types de danses, etc. Ce regard reste bien en superficie puisqu’il oublie totalement que c’est dans la façon que des Bretons-Bretonnes vont interpréter tout cela (« interpréter » à prendre dans un sens fort) qu’ils vont exprimer leur bretonnitude. Celle-ci va beaucoup plus nous distinguer que les petites variantes structurelles par rapport aux voisins et, pour une très grande part, à la Haute-Bretagne.